Et toi, tu fais quoi dans la vie?

23 février 2017

Quelques années après mon arrivée à Milan, lasse de trimbaler mon passeport français comme document d’identification, j’ai demandé une carte d’identité italienne. Me voilà donc au guichet de la mairie, compilant les champs nom, prénom… mon attention s’arrête sur le suivant: profession. Et là, j’ai commencé à me perdre dans mes réflexions. Avez-vous remarqué? A la question: qu’est ce que tu veux faire plus tard, aucun enfant ne répond: responsable commercial ou assistant logistique. Moi, je voulais être savante.

Se définir

Le thème de la profession ou du métier a toujours été un point sensible pour moi. J’ai fait de longues études mais pas pour apprendre un métier avec un nom. Là où certains déclarent: je suis enseignant, je suis boulanger ou médecin, je réponds que je suis responsable de… Un poste que personne ne comprend bien, et qui d’ailleurs pourrait changer au prochain emploi. Ainsi j’ai toujours eu du mal à dire ce que je fais dans la vie. Comme si c’était un métier « pour de faux », de seconde catégorie. C’est un métier qui ne me définit pas.

En développant un peu plus, j’ai compris qu’en revanche, me définir par ma profession est pour moi très important. Cela m’aide à m’identifier. Comme toutes les définitions cependant, elle est très limitante et ne représente qu’une petite partie de moi. Et surtout, une partie très « mobile »: c’est moi aujourd’hui, mais demain, je pourrais avoir un autre job et alors quid de mon identité? C’est ce qu’il se passe aujourd’hui dans ma tête alors que je change de profession.

Se rapprocher de soi-même

Ce par quoi on se définit est aussi ce qui nous enferme et nous restreint. Plus nos identifications sont précises, plus elles nous limitent – parce que notre situation pourrait changer, ou parce qu’elles ne représentent qu’une infime partie de ce que nous sommes. Comprendre quelles identifications ont de l’importance pour soi, sans juger, est un moyen de se connaître en profondeur. Cela permet de reconnaître sa valeur à travers des définitions personnelles, bienveillantes et immuables.

Ainsi en cas de changement – perte d’emploi, arrivée d’un enfant, réflexion de la part d’un inconnu qui touche plus que de raison –  cela n’affectera pas notre véritable nature. On évitera une crise d’identité profonde car on saura faire appel aux identifications qui nous appartiennent de façon intrinsèque et que personne ne pourra atteindre. J’ai quitté mon CDI pour me lancer dans une nouvelle activité. Ce n’est pas facile, mais je garde toujours dans le coeur celle que je suis et cela m’aide à garder confiance dans ce que je fais (bonjour, syndrome de l’imposteur).

Être et faire

La langue italienne offre une opportunité de jouer sur la façon dont on se définit et je trouve que cela donne plus de liberté dans la façon dont on se présente aux autres. L’italien demande « cosa fai nella vita? » ce à quoi on peut répondre « sono un medico » – je suis médecin ou bien « faccio il medico » – je fais le médecin. je fais la responsable marketing, l’électricien ou le secrétaire de chancellerie. Je fais cela parce que ça me plaît, parce que j’ai étudié pour cela, parce que j’ai besoin de gagner ma vie ou parce que mon chemin m’a porté jusqu’à ce job. Mais cela ne me définit pas. C’est mon costume du moment, mon masque comme dans la Commedia dell’Arte. Un petit changement de verbe qui offre une sacrée liberté, vous ne trouvez-pas?

En conclusion

Vous vous en doutez, ce n’est pas uniquement devant le guichet de la mairie que j’ai approfondi ces réflexions. C’est en observant mes réactions, et celle des autres, qu’avec le temps j’ai pu faire un peu la paix avec mes définitions et mon identité. Le champ « profession » de la carte d’identité n’est pas obligatoire. On ne peut pas non plus y inscrire n’importe quoi (je voulais écrire « profession: gazouilleur » sur celle de mon fils, j’ai pas pu: la liste est disponible à l’institut national des statistiques). Je n’ai donc rien mis et je n’y mettrai jamais rien. Je ne parviens pas encore à me présenter avec les mots du métier que j’ai choisi, mais j’y travaille.

En revanche, j’ai apporté quelques changements dans mon identité en ligne. Dorénavant j’écris sous mon « vrai » nom – Claire était mon second prénom, utilisé à l’époque pour maintenir un peu plus l’anonymat. Sur instagram, j’ai choisi des mots qui me définissent profondément: je suis avant tout et pour toujours une linguiste. Et je suis une maman.

***

Que la compilation d’un formulaire administratif porte à autant d’interrogation pourrait faire sourire, mais je crois que je ne suis pas la seule à chercher à créer une vie qui se rapproche toujours plus de celle que je suis vraiment. Et vous, avez-vous déjà ressenti les limites de vos définitions? Avez-vous osé vous définir autrement?

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4 comments

Laura 23 février 2017 at 2:16

Moi aussi je me trouve à l’étroit dans les cases où je me trouve, et il est difficile de s’en échapper. Avec le temps on évolue et il est intéressant de connaitre la base sur laquelle on s’appuie. J’ai découvert ton blog avec Hellocoton, je l’aime beaucoup! Bonne continuation pour la suite de ton aventure

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Aurelie 23 février 2017 at 9:29

Merci Laura pour ton commentaire! C’est vrai qu’il est souvent difficile de sortir des représentations que l’on a de soi, ou construites par les autres. Quand je me sens trop à l’étroit, une astuce que j’utilise parfois est de faire une liste de tous les mots avec lesquels je me définis. Cela ouvre un peu mon horizon et je respire mieux. Et merci pour tes encouragements, ils sont bienvenus!

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Florie 1 mars 2017 at 7:33

C’est une très belle réflexion! J’aime beaucoup cette idée qu’en italien, on peut dire qu’on « fait » un métier au lieu d »être » un métier. Comme quoi les mots sont importants : nous ne sommes pas ce que nous faisons, nous sommes beaucoup plus que les étiquettes que l’on nous met (ou que l’on se met soi-même d’ailleurs). C’est très juste, que les étiquettes enferment dans des cases et nous réduisent quelque part. D’un autre côté certaines définitions peuvent être émancipatrices. Par exemple je n’ai jamais autant écrit et progressé que depuis que j’ai osé me qualifier d’écrivaine (une manière de braver le syndrome de l’imposteur peut-être). Bravo pour ces évolutions en tout cas et bonne continuation pour la suite 🙂

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Aurelie 1 mars 2017 at 9:27

Merci Florie pour tes encouragements! C’est juste, à certains moments, choisir une définition permet d’ouvrir le champs des possibles. C’est comme un talisman un peu magique, on se « voit » autrement et certainement, l’univers autour de nous change en conséquence. Pour ma part, mon projet est en chantier mais j’ai décidé de faire dès à présent des cartes de visite. Voir mon nom côtoyer des mots nouveaux est très rafraîchissant et motivant 🙂

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