La mort aujourd’hui: comment j’ai traversé le deuil

2 novembre 2017

Cela fait un moment que ces mots attendent de sortir. Il m’a fallu trouver le ton juste pour partager une facette intime de ma vie, celle de la mort de ma soeur et des années qui ont suivi. Quatre ans se sont écoulés. Cet article, je n’aurais pas pu l’écrire avant : aujourd’hui je sens de tout mon coeur que la phase plus noire et douloureuse du deuil est derrière moi.

Peut-être êtes-vous en deuil (d’une personne, d’un rêve, d’un ancien moi qui ne reviendra plus jamais). Ou bien, vous avez près de vous une personne en deuil et vous demandez comment faire pour la soutenir.

Parce que le deuil est un sujet qui, malheureusement, nous touche tous, j’ai eu envie de partager avec vous les étapes et rituels qui m’ont aidée à traverser cette période difficile et longue. Je m’y livre en toute transparence et cela a été parfois inconfortable; j’espère de tout mon coeur que ces pistes vous parleront, et qu’elles vous apporteront un peu de réconfort, un encouragement, ou simplement une note d’espoir.

L’été où ma soeur est morte

Cet été là, au milieu des fjords de l’Ouest islandais, je reçois un appel de ma mère qui me dit que ma soeur est à l’hôpital, suite à des maux de tête persistants. Je m’inquiète, je suis loin, tout cela est inhabituel mais j’ai confiance. On l’opère. J’arrive en France. La tumeur, au lieu de se résorber, s’étend. Elle ne se réveillera pas. Quand mes parents me le disent, ces mots jamais entendus dans leur bouche semblent arriver de loin, mes oreilles sifflent. Tout semble irréel. Les jours passent, on se relaie auprès d’elle. Un matin alors que nous sommes tous sur les bancs devant l’hôpital, abasourdis par le sommeil et l’incrédulité, maman reçoit un appel. Ma soeur est morte.

Mon but ici n’est pas de raconter comment tout cela s’est passé, mais de faire comprendre que d’un jour à l’autre, une vie bien tracée et relativement heureuse peut plonger dans l’horreur complète. Les projets, les soucis, la révision de la voiture ou le CV à mettre à jour semblent appartenir à une autre vie. On passe dans le « down-under ».

La mort aujourd’hui

C’est volontairement que je ne dis pas « ma soeur a disparu », « mon père nous a quittés ». La Mort n’est pas un tabou, ni une honte. Elle est tout simplement la fin de la Vie. Sans tomber dans les discussions de comptoir, il faut bien le reconnaître aujourd’hui il est difficile de parler de la mort et cela est certainement dû à ce qui suit :

  • la place toujours plus importante de l’individu, au détriment du membre d’une communauté : chacun choisit son destin et se sent libre de refuser les codes liés à la communauté, dont le culte des morts.
  • l’hospitalisation de la mort : la mort est cachée, vécue loin des autres, individuellement et non plus comme un passage accompagné de la communauté.
  • la disparition des rituels, qui permettent de faire connaître la mort d’une personne, et de cultiver son souvenir grâce à des codes biens précis que les membres de la communauté savent reconnaître et respecter.
  • la sécularisation de nos communautés : les grandes questions de la Vie et de la Mort sont au coeur de nombreux textes philosophiques que l’on ne connaît peut être pas, car liés à la religion.
  • le culte du bonheur qui n’accepte que certains types d’émotions et refuse de s’étendre sur les côtés sombres de l’existence ou pire, les nie.

Dans ce contexte, la mort devient une affaire privée. Deux jours de congé accordés par l’employeur, et on repart au travail encore tout sonné. Notre grande douleur ne s’affiche pas sur nos vêtements comme il était d’usage autrefois. Nos interlocuteurs ne font pas partie de notre communauté et ne savent peut-être pas ce que nous traversons. On n’a peut être personne à qui parler de notre perte. A la maison, les autres aussi sont effondrés. Il faut même cacher sa douleur à ceux que l’on juge plus vulnérables – les enfants, les personnes âgées.

Face à la mort, on se sent donc bien seul, alors que notre vie semble se résumer à cela: cette perte inacceptable. J’ai voulu décrire ci-après ce qui m’a aidée. Cela n’est évidemment pas une to-do list, mais plutôt une base dans laquelle, je l’espère, les personnes touchées par le deuil, directement ou non, pourront piocher quelques idées.

Mes ressources pour traverser le deuil

Demander de l’aide

Lorsque je suis rentrée en Italie et que j’ai repris le travail, j’ai eu peur de perdre la raison. Je ne savais pas du tout comment faire pour continuer à vivre, faire les courses, parler avec les clients, prendre les transports en commun alors que mon univers s’était effondré. Il n’y avait aucun retour en arrière possible. Je me sentais bloquée et désemparée, il me manquait les clés mais je ne savais pas par où commencer.

Alors je suis allée voir mon médecin généraliste qui m’a orientée vers une structure près de chez moi où psychiatres et psychologues offrent écoute et suivi. Face à cette personne neutre et préparée, j’ai pu tout dire, en confiance. Raconter la mort de ma soeur m’a permis d’ancrer cet évènement dans le réel. J’ai ainsi commencé à réfléchir, guidée par la psychiatre, à comment j’allais accueillir cet évènement dans ma vie.

En cinq petites séances, à ma grande surprise, je me suis entendue lui dire : je pense que les ressources que je recherche sont en moi, je me sens prête à continuer toute seule. Elle était d’accord et évidemment le savait depuis le début, mais j’avais eu besoin de le réaliser par moi-même. Je ne peux que vous encourager, si vous ne vous sentez pas la force, à aller demander de l’aide. Les ressources sont en chacun de nous mais parfois on a besoin d’un coup de pouce et d’encouragements pour les trouver.

Se créer des rituels

C’est quelque chose que j’ai instauré petit à petit. Avant la disparition de ma soeur je ne m’étais jamais intéressée à la mort (à part lorsqu’il s’agissait des livres de Christian Jack) alors que c’est un évènement qui nous touche tous! En grande passionnée d’histoire et d’archéologie je me suis donc plongée dans l’histoire de la mort, comment elle a été vue, traitée, combattue et acceptée à travers les époques. Découvrir la vision de la mort de cultures différentes m’a beaucoup aidée. Au Mexique le Día de los Muertos est une célébration colorée et joyeuse des défunts, en Louisiane on assiste parfois à des Jazz funerals, selon les cultures on choisit la crémation, l’enterrement ou les funérailles célestes… Cet article est une mine d’information sur les divers rituels de funérailles à travers les âges et les continents.

N’étant pas attachée à une religion et ayant grandi dans un environnement laïc, je me suis sentie un peu démunie face à l’absence de rituel dans notre famille. J’avais aussi très peur d’oublier ma soeur, que les détails de son passage sur terre s’effacent.

Alors, vu qu’un peu partout dans le monde on abordait la mort et le deuil d’une façon différente, j’ai créé mes propres rituels. L’essentiel pour moi était de ménager des moments spéciaux où donner libre cours à toutes mes émotions.

Voilà donc les petites choses qui m’ont aidée au quotidien:

  • allumer une bougie le soir, et prendre un moment pour me recueillir en pensant à elle, à une blague, à un bon moment passé ensemble
  • aller le plus souvent possible me promener dans la nature. A son contact il est plus facile de se reconnecter avec le coeur des choses, la beauté de la vie, et l’éternité.
  • en ville: prendre un moment le matin tôt, ou à la pause déjeuner, pour s’imprégner du calme d’une église. Et peut être même allumer un cierge.

Trouver un peu de réconfort dans les livres

Cela a bien marché pour moi, car à mon grand soulagement, la littérature parvient souvent à mettre des mots sur mes sentiments intenses et confus.

Il y a quelques temps j’avais préparé une liste de cinq livres, très différents, qui parlent de la mort ou du deuil. Aujourd’hui c’est encore ceux-ci que je conseillerais à une personne un peu perdue. Si le coeur vous en dit, l’article se trouve ici.

S’entourer de personnes de confiance

Des personnes qui ne seront pas embarrassées si vous parlez de votre perte ou pleurez de tout votre saoul, même des mois plus tard. Celles qui respecteront vos silences en posant une main sur votre épaule pour dire « je suis là ». Ou qui n’auront pas besoin de briser l’inconfort par des mots qui blessent un coeur en peine (au choix « reprends-toi », « elle est mieux la-bàs », « fais ton deuil », « moi aussi un jour j’ai perdu mon poisson rouge »). Souvent, ce sont les personnes qui auront déjà traversé un évènement tragique qui sauront trouver les mots et aller droit au coeur du sujet, sans ronds de jambe.

Avant de vivre moi-même le deuil, la mort me mettait mal à l’aise et je ne savais pas comment me comporter. J’aurais pu mieux faire en de nombreuses occasions et je regrette de n’avoir pas laissé parler mon coeur par peur de blesser la personne en face de moi. Si vous hésitez sur la conduite à suivre, je ne peux que vous encourager à écouter votre coeur – et aussi à vous secouer un peu. La personne en face de vous a besoin de votre soutien alors ne pleurez pas trop sur votre sort ! Alors que le monde aura continué de tourner, une famille sera encore en train de s’habituer à l’idée de la vie sans elle, sans lui. Lancez-vous.

Préparer un kit d’urgence

Les premiers mois du deuil, parfois sans crier gare un grand sentiment de panique s’emparait de moi. Ou je repensais à un détail de notre vie de soeurs et je me mettais à pleurer sans pouvoir m’arrêter. J’ai donc préparé un kit doudou qui ne me quittait plus :

  • fleurs de Bach (Rescue en cas d’urgence, et Etoile de Bethléem en traitement long)
  • journal (pour coucher sur le papier tous les sentiments qui me traversaient, les plus indicibles aussi)
  • un bijou que portait ma soeur (pour me recentrer et essayer de me reconnecter à notre amour qui, pour moi, n’est pas mort même si elle est passée de l’autre côté)

Etre bienveillant avec soi-même

Réussir à se lever le matin, à accomplir la moindre activité du quotidien demande une telle énergie à une personne en deuil que cette période a été comparée à un marathon. C’est très long, on a le sentiment que jamais on ne sortira de cette apathie. Il faut ménager ses forces, être indulgent et ne pas trop s’en demander. Parfois des périodes plus sombres se dessinent sans crier gare. Deux épisodes m’ont particulièrement marquée lors de ces années.

Quelques mois après la mort de ma soeur, j’ai douté. Moi qui avais toujours eu la foi et croyais en l’immortalité de l’âme, j’ai tout à coup eu peur que tout cela ne soit pas vrai et que ma soeur ait totalement disparu de l’univers, pour toujours. Cela a été une période très sombre : avec ce doute mourrait l’espoir et la conviction que nous étions encore reliées par l’amour qui nous unissait. J’étais terrifiée. Je me suis alors plongée dans la philosophie et ai retrouvé ma confiance en la vie. Depuis lors, la profonde conviction que nous appartenons tous à un système bien plus grand que nous ne m’a plus quittée et constitue une base solide dans mon chemin de vie.

Le second épisode, celui que j’ai trouvé le plus difficile, a été d’accepter de rendre les armes. Accepter de ne plus jamais revoir ma soeur ou mon père (dans cette vie du moins). Cela a été très long et douloureux, mais je crois que cela a marqué un tournant fondamental dans le processus de deuil. Dorénavant notre relation est intérieure, je sais qu’ils m’accompagnent et je n’ai plus peur de les oublier ni de les perdre.

En conclusion

Parfois certains jours sont plus sombres que d’autres. Je ne parviens toujours pas à regarder les photos de mon père qu’il conservait dans un beau coffre en bois. Mon coeur se serre quand je pense qu’il aurait confectionné des jouets pour mon fils comme il le faisait pour nous, petites. Je ne peux m’empêcher de me demander comment se dérouleraient les fêtes de Noël tous ensemble, ma soeur jouant à la tata rigolote.

Aujourd’hui je suis parfois triste, sans être amère. Je suis reconnaissante d’avoir connu des personnes aussi magnifiques que mon père et ma soeur. Même si le prix à payer a été fort, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. J’ai recommencé à m’occuper des contrôles techniques, à mettre à jour mon CV, et à préparer mes prochaines vacances. C’est peut-être un peu ça, trouver la paix. Et à travers ces mots, j’espère en avoir partagé un morceau avec vous. 

Merci de m’avoir lue <3 Et si le coeur vous dit de partager quelques mots ici, ils sont les bienvenus

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5 comments

Nadège 3 novembre 2017 at 8:14

Ton article est très émouvant… Merci pour ce partage et pour tes conseils pleins de bon sens.

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Aurelie 6 novembre 2017 at 11:13

Merci Nadège, oh oui tu l’as bien résumé c’est tout simplement du bon sens. Lorsque je me suis retrouvée face au deuil je me suis sentie si démunie, j’espère que peut être cela aidera quelqu’un qui en a besoin car certains soirs les nuits sont très très sombres – internet sert aussi à cela 🙂

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Manon 3 novembre 2017 at 6:52

C’est en répondant à ton message sur mon blog que je suis arrivée sur cet article de toi… Et, d’un côté ma réponse rejoint tellement ce que tu dis ici… Tout dans ton histoire fait écho à cette histoire de chapelet …
Pour aller plus loin dans ma réponse donc… En 2012, ma grand mère est morte à l’âge de 100 ans… Elle a eu une vie très riche et nous savions qu’elle mourrait un jour ou l’autre… Mais cette mort a été pour moi difficile a accepter… Elle était et est toujours un modèle pour moi… J’étais avec elle quand j’ai trouvé ce petit chapelet… Quand elle est morte, j’ai acheté des myosotis (sa fleur préférée). Elle et moi partagions cet amour pour les petites plantes, les boutures, la terre… Elle admirait mon obstination à vouloir faire repartir une petite plante chétive que n’importe qui d’autre aurait jetée à la poubelle… Le jour où j’ai planté mon petit myosotis dans un pot plus adapté, il faisait un grand soleil et un beau ciel bleu mais à peine ai-je fini ma plantation, il s’est mis à pleuvoir… J’aime à penser que c’était elle qui était là avec moi et qui a arrosé cette petite plante… comme quand j’étais enfant… La même année, je me suis séparée de mon ancien compagnon…et quelques heures plus tard, je rencontrais mon mari… Certains y verront un hasard et c’est sûrement le cas, mais ces petits instants de vie ou je la sens au fond de moi à mes côtés sont pour moi des moyens de me souvenir d’elle, de la garder auprès de moi…
Tu parlais du Dia de los muertos… J’ai grandi avec cette conception là de la vie et de la mort… En Guyane française ou je vivais enfant, certains créoles, se rendaient au cimetière pour la toussaint et se réunissait sur les tombes de la famille (je crois que çà se fait toujours d’ailleurs), du coup c’était un moment où ils se retrouvaient, se racontaient les souvenirs partagés ensembles ou avec les défunts etc… Certains pique-niquaient sur les tombes aussi… Et cette vision là de la mort m’a toujours intéressée… Comme si ce n’était jamais une fin en soit…
En tout cas, ton article est superbe, je te remercie de l’avoir écrit… A bientôt…

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Aurelie 6 novembre 2017 at 11:08

Merci pour tes mots, Manon. Je te rejoins sur la vision de la mort comme un passage et non une fin, on a tellement à ré-apprendre sur cet évènement si important de notre vie. Je crois que cela n’aide personne de garder tout cela secret et trop privé, alors que nous sommes tous concernés. C’est ce que j’ai essayé de partager modestement ici.
L’histoire de ta grand-mère est fascinante, 100 ans, waouh! Merci d’en avoir partagé un petit bout. Je suis convaincue que chaque âme a un rapport avec ses consoeurs et cela transcende les âges et les générations. On sent qu’avec ta grand-mère vous aviez une relation profonde qui t’accompagne encore aujourd’hui, c’est magnifique et j’imagine que cela t’apporte une grande force. Bien sûr on peut attribuer la pluie au hasard mais je suis comme toi, parfois je sais au plus profond de moi que ce n’est pas un hasard mais un clin d’oeil <3

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Hélène-GOOD LIFE 101 11 novembre 2017 at 10:51

Ah ma copine, que d’émotion en lisant cet article… au mois d’août j’ai toujours une pensée pour elle, pour vous.
Je suis comme toi persuadée qu’il faut « réhabiliter » la mort dans notre société, faire tomber les tabous car il s’agit d’un passage, qui plus est inévitable alors pourquoi cacher le deuil qui nous touche tous ?! J’aime beaucoup les traditions mexicaines et créoles autour des morts, pour rendre hommage aux disparus une ambiance festive me semble bien plus appropriée que nos cérémonies austères.
Je me souviens de l’expérience d’un ami, qui plus tard m’a bien servie lors du décès de ma mamie : j’étais étonné de le voir assister à la mort de sa grand-mère le matin, et d’aller travailler l’après-midi, alors qu’il était extrêmement proche d’elle. Elle était quand même morte dans ses bras, je le trouvais très fort ! Il m’avait répondu : « Eh bien, le matin j’ai accompagné ma grand-mère jusqu’au bout, et puis elle n’était plus là. Toujours dans mon coeur, bien sûr, mais plus de ce monde. Alors que moi oui, j’étais toujours là, alors je devais continuer de vivre. » Ses paroles, c’est du bon sens aussi, mais elle m’ont beaucoup marquées.
xoxo bichette

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